ÉDITORIAL : Quand l’« Intérêt Supérieur » Dissout les Serments
Le Premier ministre Amadou Oury Bah a levé le voile, en pleine campagne dans la cité de Labé, sur ce qu’il présente comme les « vraies » raisons ayant poussé le Général Mamadi Doumbouya à se présenter à la magistrature suprême, brisant de facto l’engagement solennel de non-candidature pris après le coup d’État de septembre 2021.
La défense de cette volte-face, orchestrée par le chef du Gouvernement lui-même, repose sur une triple justification, toutes convergentes vers la notion absolue d’« intérêt supérieur de la nation ». Pour le camp du Général-candidat, l’évolution du contexte national et régional aurait rendu l’engagement initial non seulement caduc, mais potentiellement préjudiciable à la Guinée.
Le Triptyque de la Légitimation
Amadou Oury Bah déploie un argumentaire qui se veut à la fois pragmatique, populaire et géopolitique.
Le Pragmatisme des Acquis : La première raison invoquée est la consolidation des acquis de la transition. Le Premier ministre cite sans détour l’exploitation du gisement stratégique de Simandou, les réformes économiques et les chantiers structurels. L’idée est claire : ces progrès, inédits en soixante ans d’indépendance, ne sauraient être confiés à un successeur incertain. L’ancien putschiste doit se muer en garant de la continuité.
- L’Appel de la Rue : Deuxièmement, Bah Oury agite l’étendard de la volonté populaire. Selon lui, la population, témoin des transformations rapides, exige la pérennisation de cette dynamique. L’aspiration du peuple aurait ainsi « pesé » sur la décision de Doumbouya, transformant la candidature en une réponse à un plébiscite de fait.
- L’Ancrage Régional : Enfin, la stabilité ouest-africaine est brandie comme un impératif de sécurité. Face à une sous-région en proie à l’instabilité et aux bouleversements, la Guinée doit rester « la digue » qui assure l’équilibre. Le leadership du Général Doumbouya serait donc un facteur de stabilité indispensable, y compris pour les pays limitrophes.
La Volte-Face n’est pas un Parjure
Point crucial de cette défense : la réfutation de l’accusation de parjure. Le Premier ministre argumente que si Doumbouya a prononcé des paroles, il ne « s’appartient plus » en tant que Chef de l’État. Sa responsabilité est désormais d’« assurer la stabilité du pays » et la « consolidation de tout ce qui a été engagé ».
C’est là que réside la fracture : l’engagement moral et politique initial est subordonné à l’impératif d’État tel que défini par le pouvoir en place. En transformant le serment en une simple « volonté individuelle, » le camp Doumbouya justifie la nécessité de rester aux commandes pour le bien collectif.
Les Silences de Labé
Ces déclarations, prononcées dans une ville symbolique de la moyenne Guinée, ne manqueront pas de soulever des réactions vives au sein d’une opposition déjà échaudée. Plusieurs figures politiques et coalitions ont déjà dénoncé un processus taillé sur mesure pour le candidat militaire et pointé du doigt l’augmentation des exactions et les blocages administratifs dans la course à la présidentielle.
En s’appuyant sur les « acquis » et la « volonté populaire », le Premier ministre tente de doter la candidature du Général Doumbouya d’une légitimité supérieure aux textes. Reste à savoir si, sur la scène internationale et dans les urnes, l’argument de l’« intérêt supérieur » saura effacer le poids des promesses trahies.
Prochaines Étapes : Le monde politique attend désormais la réaction des principaux leaders d’opposition guinéens à cet argumentaire.
Naby Camara
