69e Sommet de la CEDEAO : Le plaidoyer de rupture du Président Mamadi Doumbouya
Pour sa première apparition au sommet des chefs d’État de la CEDEAO en tant que président élu de la République de Guinée, Mamadi Doumbouya n’a pas fait dans la dentelle. À Lungi (Sierra Leone), le dirigeant guinéen a prononcé un discours offensif, remettant frontalement en cause la doctrine punitive de l’organisation sous-régionale au profit d’un agenda purement économique et souverainiste.
1. Le procès de la « politique des sanctions »
D’entrée de jeu, le président guinéen s’est positionné en porte-voix des populations ouest-africaines, souvent premières victimes collatérales des blocus économiques. En qualifiant la sanction de « premier réflexe » disproportionné plutôt que de « dernier recours », Doumbouya attaque le cœur de la stratégie politique de la CEDEAO de ces dernières années.
Une critique humanitaire et sociale : En énumérant l’impact direct des sanctions sur « les enfants dans les salles de classe » ou « les hôpitaux privés de médicaments », il déplace le débat du terrain strictement politique vers le terrain des droits humains et sociaux.
Le rappel à l’ordre éthique : Sa formule, « Une communauté qui, pour corriger un État, appauvrit un peuple, s’éloigne de l’esprit même qui a présidé à sa création », résonne comme un réquisitoire moral contre le fonctionnement actuel de l’institution.
2. Le retour aux sources : La CEDEAO des peuples et de l’économie
Pour légitimer sa critique, Mamadi Doumbouya a opéré un retour historique vers le traité fondateur de Lagos en 1975. Son message est clair : la CEDEAO s’est égarée en chemin.
Priorité au business et au développement : Le chef de l’État guinéen appelle à un recentrage historique. Pour lui, la crédibilité de l’organisation ne doit plus se mesurer à sa capacité à exclure ou à punir, mais à sa propension à générer des investissements, à bâtir des infrastructures (eau, routes, énergie) et à créer des emplois pour la jeunesse.
Le pragmatisme face aux dogmes : En affirmant qu’on « ne soigne pas le paludisme et le cancer avec le même remède », il plaide pour une diplomatie à la carte, exigeant que la CEDEAO s’adapte aux réalités singulières et aux crises locales de chaque pays plutôt que d’appliquer des grilles de lecture standardisées.
3. La réhabilitation des régimes de transition et des militaires
C’est sans doute le passage le plus politique et le plus symbolique de son allocution. En rappelant que dix des quinze pères fondateurs de la CEDEAO en 1975 étaient des militaires, Doumbouya brise un tabou au sein de l’institution.
L’analyse : Derrière ce rappel historique, le président guinéen mène un combat de légitimité. Il refuse l’ostracisme qui frappe les dirigeants en uniforme au sein de l’espace ouest-africain. En martelant qu’ils sont « les enfants du peuple », il tente de normaliser la place des militaires (fussent-ils issus de transitions) sur l’échiquier politique régional, dès lors qu’ils répondent aux aspirations de leurs populations.
En conclusion, le discours de Mamadi Doumbouya à Lungi marque un tournant idéologique. Loin de la diplomatie des courbettes, le président guinéen a choisi la posture du réformateur pragmatique. En opposant les « communiqués » officiels de la CEDEAO aux « routes et usines » attendus par la jeunesse, il renvoie l’organisation face à ses propres limites et tente d’imposer un nouveau paradigme : la prospérité partagée comme unique gage de stabilité politique.
Georges
